© Artkas / Musée Curie

Des portraits de femmes du laboratoire de Marie Curie


Marie Curie a ouvert son laboratoire aux femmes, sans considérer leur pays d’origine, leur religion ou leur vie familiale, gardant pour seuls critères de sélection la motivation, le sérieux et la compétence. Elle a permis aux pionnières qui l’ont rejoint de participer, chacune à leur niveau, à l’affirmation de la place des femmes en science et en médecine. Découvrez la diversité de parcours, de fonctions et de carrières de ces héritières.
Les biographies historiques sont tirées du livre
Les femmes du laboratoire de Marie Curie (Ed. Glyphe, 2013) de Natalie Pigeard-Micault.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Catherine Chamié

Physicienne de grand sérieux, enseignante reconnue pour ses connaissances approfondies, Catherine Chamié, avide d’explorer d’autres savoirs, a également publié des ouvrages de psychologie.

Catherine Chamié est née en 1888 à Odessa, qui faisait alors partie de l'Empire russe. Elle obtient un doctorat de physique de la Faculté des sciences de Genève en 1913 et retourne travailler en Russie avant que la Première Guerre mondiale ne la pousse à retourner dans sa ville natale. Sa famille doit fuir Odessa en 1919 à cause des combats entre Russes bolcheviks et Russes tsaristes : c'est ainsi qu'elle arrive à Paris, où elle devient professeur au Lycée russe. Après avoir contacté Marie Curie, Catherine Chamié entre au laboratoire Curie en 1921 comme travailleur libre, chaudement recommandée par l'Université de Genève, le Lycée russe... Elle obtient un poste à temps partiel au service des mesures du laboratoire Curie avant d'en prendre la direction en 1934. Jusqu'à la fin de sa vie, elle continue de partager son temps entre ses activités d'enseignement au Lycée russe ; ses activités de recherche au laboratoire Curie ; et son intérêt pour la psychologie et la philosophie de la connaissance.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Renée Galabert

Renée Galabert a pris en charge le service des mesures qui certifiait la présence de radioactivité dans les produits de l’industrie. Elle a été la seule femme travaillant à la paillasse qui ne faisait ni recherche, ni étude.

Renée Galabert entre au laboratoire Curie en 1919 pour y effectuer des travaux de mesure et de purification de sources radioactives. Elle prend la direction du service des mesures en 1921 et est même chargée d'établir des étalons secondaires pour d'autres pays.
En 1932, il s'avère qu'elle est également employée par une entreprise qui fabrique des produits dont la radioactivité est mesurée et certifiée au laboratoire Curie. Renée Galabert est alors licenciée du laboratoire Curie, ce qui lui permet de travailler à temps plein pour l'industrie.
Elle n'arrête jamais de manipuler des sources radioactives, ce qui atteint gravement sa santé. Presque 40 ans de mesures et autres travaux sur des sources radioactives détruisent sa santé : elle contracte des radiodermites qui se transforment en cancer et souffre de complications leucémiques qui provoquent son décès en 1956.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Ellen Gleditsch

Dépeinte très jeune comme « un chimiste très instruit, très intelligent », la norvégienne Ellen Gleditsch reviendra régulièrement au laboratoire Curie. Elle est la deuxième femme professeur de l’université en Norvège, alors qu’elle n’avait pas eu le droit d’y étudier.

Ellen Gleditsch rejoint le Laboratoire Curie en 1907 et y étudie la séparation et la cristallisation des sels de baryum pendant cinq ans. A son retour à Oslo, elle obtient un poste de chargée de cours. Partie ensuite travailler à Yale aux Etats-Unis, elle obtient l’estime d’un directeur de laboratoire réticent à engager une femme. Ellen Gleditsch reçoit le grade de docteur ès science pour son calcul de la demie-vie du radium. Par la suite, elle travaille dans différents laboratoires d’Europe, dont celui de Marie Curie, et obtient un poste de professeur titulaire de chimie à l'Université d'Oslo. Après s’être investie dans la résistance pendant la guerre, Ellen Gleditsch fait partie du comité norvégien de l’Unesco jusqu’à sa démission en 1952, pour protester contre l’entrée de l’Espagne franquiste.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Marthe Klein et Suzanne Veil

Marthe Klein et Suzanne Veil ont toutes deux formé les infirmières aux méthodes de radiologie durant la première guerre mondiale.

Détachée du lycée où elle enseigne la physique, Marthe Klein forme les infirmières à la manipulation des appareils radiologiques en 1917 et 1918 à l’Institut du Radium. Engagée également dans cette mission, Suzanne Veil est entrée au Laboratoire en 1912 pour préparer son doctorat de chimie. Après la Première Guerre mondiale, Marthe Klein quitte le laboratoire pour suivre son mari physicien Pierre Weiss, professeur d’université à Strasbourg, et retrouve difficilement un poste d’enseignante en lycée. Quant à Suzanne Veil, elle entre à l’Ecole nationale de Chimie à quelques pas du laboratoire Curie. En 1940, toutes deux rejoignent la zone libre pendant la deuxième guerre : Marthe Klein à Lyon, où elle restera jusqu’à sa retraite, Suzanne Veil à Grenoble, où elle mènera des travaux à la Faculté des Sciences.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Jeanne Lattès

Physicienne au service de la biologie, elle met au point, avec Antoine Lacassagne, des méthodes avant-gardistes de détection des cellules sensibilisées à la radioactivité. Leur collaboration préfigure la recherche transdisciplinaire d’aujourd’hui.

Jeanne Ferrier obtient une double licence de mathématiques et de physique à Montpellier où elle épouse son professeur Samuel Lattès, en 1910. Après le soudain décès de celui-ci, elle obtient une place au Laboratoire de Marie Curie. Elle conduit des travaux directement applicables aux soins du cancer. En collaboration avec le biologiste Antoine Lacassagne, elle met au point une méthode pour localiser les lésions cellulaires induites par des éléments radioactifs, un progrès technologique majeur de l’époque. Avec son deuxième mari Georges Fournier, physicien au laboratoire, Jeanne publie d’autres articles remarqués sur l’absorption du radium. Des alertes de santé l’obligent à quitter le laboratoire en 1930 ; elle travaille dès lors à l’Institut Henri Poincaré jusqu’à sa retraite.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Stefania Maracineanu

Stefania Maracineanu soutiendra avec conviction ses idées controversées sur l'influence des rayonnements solaires. Elle dira à Marie Curie : « L’avenir m’appartient, et le vôtre sera d’autant plus brillant quand les découvertes de l’élève compléteront les vôtres ».

Stefania Maracineanu entre au laboratoire Curie en 1922 pour y terminer sa thèse de doctorat. Ses recherches portant sur le calcul de la demie-vie du polonium montrent que les mesures sont influencées par le matériau sur lequel le polonium est déposé. En effet, les métaux absorbent une partie des radioéléments, ce qui fausse les calculs. Elle propose donc l'utilisation de plaques de verre, qui n'influencent pas les calculs et soutient sa thèse en 1924. Sa thèse terminée, elle oscille entre la France et la Roumanie et se lance dans l’étude des rayonnements radioactifs émis par le soleil et leur influence sur la terre. Elle publie plusieurs articles dont les interprétations de résultats d'expérience sont contestés par les chercheurs avec lesquels elle a travaillé ainsi que par d'autres collaborateurs de Marie Curie. Par la suite, ses recherches restent centrées sur le lien entre la radioactivité et les phénomènes naturels tels que la pluie et les tremblements de terre.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Marguerite Perey

© Musée Curie (coll. ACJC)

Sonia Cotelle

© Musée Curie (coll. ACJC)

Sonia Cotelle (gauche) et Marguerite Perey (droite)

Marguerite Perey et Sonia Cotelle

Première femme à entrer à l’Académie des sciences comme membre correspondante en 1962, Marguerite Perey a découvert l’élément radioactif Francium au Laboratoire Curie.

Née en 1909 à Villemomble (Seine-Saint-Denis), Marguerite Perey rentre au laboratoire Curie en 1929 après avoir à obtenu un diplôme de technicienne chimiste. En 1938, en travaillant sur des sources d'actinium avec André Debierne, elle découvre un nouvel élément qu'elle nomme Francium en l'honneur de Marie Curie, dont elle a été la préparatrice particulière. Elle soutient sa thèse en 1946, ce qui lui permet d'être reconnue comme chercheuse et ainsi de devenir directrice de l'Institut de Recherche Nucléaire (IRN) de Strasbourg en 1949. Rendue malade par son exposition à la radioactivité dans le cadre de ses activités scientifiques, elle décède en 1975.

Sonia Cotelle, la spécialiste des préparations complexes de sources radioactives au laboratoire de Marie Curie, « montrait une ardeur et un dévouement toujours renouvelé dans son travail » tel qu'on le voit sur la photographie de Sonia Cotelle devant sa paillasse.
Née Sonia Slobodkine à Varsovie en 1896, elle entre au laboratoire Curie le 15 septembre 1919 après l'obtention de sa licence ès sciences en 1918. En 1926 elle est titularisée chimiste chargée du service des mesures. Sa santé commence à décliner dans les années 1920 à cause de son exposition aux diverses sources radioactives. Elle meurt en 1945 et l'équipe du laboratoire Curie lui rend hommage en finançant l'intégralité de ses obsèques, organisées par Léonie Razet.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Germaine Pilorget

Né en Suisse, Germaine Pilorget obtient son diplôme d'ingénieur chimiste de l'Université de Genève en 1921. Elle prend contact avec Marie Curie en 1924 car sa famille s'est installée en région parisienne et elle cherche un emploi. En 1925, elle devient chargée du traitement chimique dans le laboratoire de l'usine Armet de Lisle réservé au laboratoire Curie. Obligée d'arrêter ces activités pour des raisons de santé en 1930, on la retrouve à l'Institut du Radium de Genève à partir du décès de son mari en 1948. Elle y prépare des ampoules de radium pour leur utilisation en curiethérapie, et ce jusqu'à la fermeture définitive de cet institut en 1962. Elle part ainsi à la retraite à 71 ans.

© Musée Curie (don MF Le Fel)

Alice Prebil

Alice Prebil s’est spécialisée aussi bien en physique chimie pure qu’en application de la radioactivité à la médecine.

Née en actuelle Croatie, Alice Prebil est licenciée ès sciences physiques et mathématiques de la Faculté de Belgrade vers 1928 avant de partir travailler à Londres. Les fonctions de son mari diplomate l'amènent à Paris, où elle travaille dans le laboratoire Curie en 1933 et s'y lie d’une grande amitié avec Irène Joliot-Curie. De retour en Angleterre, Alice Prebil y soutient sa thèse en 1935 et elle étudie les rayons bêta et travaille sur un sérum de thorium testé contre le cancer. Elle cumule ses travaux de recherche avec les fonctions d'une épouse de diplomate : elle le suit dans ses différentes affectations et organise pour lui des réceptions. En 1942, elle pense avoir découvert l’élément chimique 85, aujourd’hui appelé astate. Malgré le conflit mondial en cours, des scientifiques de pays parfois opposés collaborent pour refaire les expériences d'Alice Prebil et en confirmer (ou non) les résultats.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Léonie Razet

Personnage clé du Laboratoire Curie, Léonie Razet remplira sa mission de secrétaire du Laboratoire Curie avec un dévouement et un sérieux exemplaires durant près de trente ans.

Veuve d'un ingénieur chimiste qui avait travaillé sur des sources radioactives, Léonie Razet devient secrétaire de Marie Curie en 1918. Elle lui apporte une aide précieuse, car Marie Curie reçoit de nombreuses lettres : demandes d'autographe, d'emploi, correspondance scientifique... Elle effectue ainsi un tri et répond elle-même à certaines demandes. Après le décès de Marie Curie en 1934, elle reste secrétaire du nouveau directeur, André Debierne. Membre du laboratoire à part entière, elle s'occupe également de l'organisation du Prix Holweck après la mort de Fernand Holweck, torturé par la Gestapo en 1941 ; de l'organisation des funérailles de Sonia Cotelle puis de sa mère. Elle finit sa carrière en 1947 en tant que secrétaire de la troisième directrice du laboratoire : Irène Joliot-Curie.

© Alexandre Lescure / Institut Curie

Elizabeth Blackburn

Prix Nobel de médecine 2009, Elizabeth Blackburn mène depuis 35 ans des travaux pionniers sur le rôle protecteur des extrémités des chromosomes, les télomères, et les effets de leur dégradation sur le vieillissement des cellules.

« Dans le cadre d’une chaire internationale de recherche, je me rends régulièrement à l’Institut Curie pour échanger avec les chercheurs sur les liens entre l’activité des télomères et l’apparition des cancers. Le Centre de Recherche est un lieu très vivant, productif et de niveau scientifique qui abrite des personnalités marquantes. Les femmes y sont bien représentées à toutes les étapes d’une carrière scientifique et peuvent y accéder à des postes de direction. Quand j’ai lu la biographie* de Marie Curie étant enfant, elle est devenue mon ‘héroïne’. Elle m’a inspirée pour ma carrière future en me transmettant l’idée que devenir femme scientifique était une chose merveilleuse. J’ai également été impressionnée par Marie Curie la mère, que sa fille Eve évoque avec beaucoup d’affection. »
Interview : Emmanuelle Manck