© Artkas / Musée Curie

Des portraits de femmes du laboratoire de Marie Curie


Marie Curie a ouvert son laboratoire aux femmes, sans considérer leur pays d’origine, leur religion ou leur vie familiale, gardant pour seuls critères de sélection la motivation, le sérieux et la compétence. Elle a permis aux pionnières qui l’ont rejoint de participer, chacune à leur niveau, à l’affirmation de la place des femmes en science et en médecine. Découvrez la diversité de parcours, de fonctions et de carrières de ces héritières.
Les biographies historiques sont tirées de «Les femmes du laboratoire de Marie Curie » (Ed. Glyphe, 2013) de Natalie Pigeard-Micault.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Catherine Chamié

Physicienne de grand sérieux, enseignante reconnue pour ses connaissances approfondies, Catherine Chamié, avide d’explorer d’autres savoirs, a également publié des ouvrages de psychologie.

Touchée par sa récente fuite d’Odessa, sa motivation et son excellent cursus, Marie Curie accueille Catherine Chamié au laboratoire en 1921. Elle prépare les sels de radium et analyse les minerais radioactifs provenant du Congo avant de prendre la direction du service des mesures et la responsabilité de la collection de minéraux radioactifs en 1934. Elle publiera beaucoup d’articles scientifiques et mènera des recherches sur l’effet photographique des groupements d’atomes qui porte désormais son nom, tout en enseignant à mi-temps au Lycée Russe de Paris. Parallèlement, elle écrit deux ouvrages sur la « psychologie du savant ». Restée toute sa vie célibataire « pour le bonheur de la science »*, elle décède à 62 ans de complications liées à la radioactivité.

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Renée Galabert

Renée Galabert a pris en charge le service des mesures qui certifiait la présence de radioactivité dans les produits de l’industrie. Elle a été la seule femme travaillant à la paillasse qui ne faisait ni recherche, ni étude.

Après s’être occupée de purifier les sources radioactives pour Marie Curie, Renée Galabert se voit confier les certifications des mesures de la radioactivité des produits de l’industrie, un service offrant une source de revenus pour le laboratoire. Cette activité fragilise sa santé : elle doit régulièrement se reposer pour « refaire ses globules ». Quand Marie Curie apprend que Renée Galabert travaille en même temps pour un industriel « client », se pose, pour elle, la question du conflit d’intérêt. Après discussion, Renée choisit l’industrie pour un poste de directrice technique. Au bout de 13 ans, elle quitte le laboratoire, non sans une indemnité et une recommandation élogieuse de Marie Curie. Le thorium qu’elle manipulera durant des années finira de ruiner sa santé déjà fragilisée. Elle meurt à 62 ans.

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Ellen Gleditsch

Dépeinte très jeune comme « un chimiste très instruit, très intelligent », la norvégienne Ellen Gleditsch reviendra régulièrement au laboratoire Curie. Elle est la deuxième femme professeur de l’université en Norvège, alors qu’elle n’avait pas eu le droit d’y étudier.

Ellen Gleditsch rejoint le Laboratoire Curie en 1907 et y étudie la séparation et la cristallisation des sels de baryum pendant cinq ans. A son retour à Oslo, elle obtient un poste de chargée de cours grâce à ses résultats remarqués. Partie ensuite travailler à Yale aux Etats-Unis, elle force, par son sérieux, l’estime d’un directeur de laboratoire réticent à engager une femme. Lorsqu’Ellen réussit à mesurer la demi-vie du radium, elle est honorée pour cette avancée scientifique. Elle travaillera dès lors dans différents laboratoires d’Europe, dont celui de Marie Curie, tout en enseignant la chimie à l’Université d’Oslo. Après s’être investie dans la résistance pendant la guerre, Ellen Gleditsch fera partie du comité norvégien à l’Unesco jusqu’à sa démission en 1952, pour protester contre l’entrée comme membre de l’Espagne franquiste.

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Marthe Klein et Suzanne Veil

Marthe Klein et Suzanne Veil ont toutes deux formé les infirmières aux méthodes de radiologie durant la première guerre mondiale.

Détachée du lycée où elle enseigne la physique, Marthe Klein forme les infirmières à la manipulation des appareils radiologiques en 1917 et 1918 à l’Institut du Radium. Engagée également dans cette mission Suzanne Veil, est entrée au Laboratoire en 1912 pour préparer son doctorat de chimie. Après la Première guerre mondiale, Marthe Klein quitte le laboratoire pour suivre son mari physicien Pierre Weiss, professeur d’université à Strasbourg, et retrouvera difficilement un poste d’enseignante après avoir choisi de garder son enfant quelques années. Quant à Suzanne Veil, elle entre au laboratoire de chimie de l’Ecole nationale de Chimie à quelques pas du laboratoire. En 1940, toutes deux rejoignent la zone libre pendant la deuxième guerre : Marthe Klein à Lyon, où elle restera jusqu’à sa retraite, Suzanne Veil à Grenoble, où elle mènera des travaux à la Faculté des Sciences avant de revenir à Paris où elle publiera une cinquantaine de notes dans des journaux scientifiques.

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Jeanne Lattès

Physicienne au service de la biologie, elle met au point, avec Antoine Lacassagne, des méthodes avant-gardistes de détection des cellules sensibilisées à la radioactivité. Leur collaboration préfigure la recherche transdisciplinaire d’aujourd’hui.

Jeanne Ferrier obtient une double licence de mathématiques et de physique à Montpellier où elle épouse son professeur Samuel Lattès, en 1910. Après le soudain décès de celui-ci, elle obtient une place au Laboratoire de Marie Curie. Elle conduit des travaux directement applicables aux soins du cancer. En collaboration avec le biologiste Antoine Lacassagne, elle met au point une méthode pour localiser les lésions cellulaires induites par des éléments radioactifs, un progrès technologique majeur de l’époque. Tout en continuant sa carrière professionnelle, elle se marie une seconde fois avec Georges Fournier avec qui elle aura deux enfants. Avec ce dernier, physicien au laboratoire, Jeanne publiera d’autres articles remarqués sur l’absorption du radium. Des alertes de santé l’obligeront à quitter le laboratoire en 1930 ; elle travaillera dès lors à l’Institut Henri Poincaré jusqu’à sa retraite.

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Stefania Maracineanu

Stefania Maracineanu soutiendra avec conviction ses idées controversées sur l'influence des rayonnements solaires. Elle dira à Marie Curie : « L’avenir m’appartient, et le vôtre sera d’autant plus brillant quand les découvertes de l’élève compléteront les vôtres ».

Alors brillante doctorante en physique-chimie au Laboratoire de Marie Curie, Stefania Maracineanu découvre que la méthode de mesure de la demi-vie du polonium doit être modifiée et en fait l’objet d’une thèse remarquée. Elle se lance alors dans l’étude des rayonnements radioactifs émis par le soleil et leur influence sur la terre. Elle publie plusieurs articles affirmant que le plomb deviendrait radioactif par une longue exposition aux rayonnements solaires. Marie Curie, comme d’autres scientifiques, s’oppose à ses résultats. Retournée en Roumanie en 1929, Marie Curie lui savoir en 1934 qu’en dépit de leur différend scientifique, elle n’a jamais pensé à elle autrement qu’avec bienveillance. Stefania consacrera la plupart de ses travaux de recherche à l’exploration des liens entre les phénomènes naturels et la radioactivité.

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Marguerite Perey

© Musée Curie (coll. ACJC)

Sonia Cotelle

© Musée Curie (coll. ACJC)

Sonia Cotelle (gauche) et Marguerite Perey (droite)

Marguerite Perey et Sonia Cotelle

Première femme à entrer à l’Académie des sciences comme membre correspondante, Marguerite Perey a découvert l’élément radioactif Francium au Laboratoire Curie. (Crédit photo : Musée Curie. Texte : Emmanuelle Manck)
• 1975 : Décès à l’âge de 66 ans d’un cancer.
• 1962 : Elue membre correspondante à l’Académie des Sciences.
• 1939 : Jean Perrin annonce la découverte du Francium à l’Académie des Sciences.
• 1929 : Entrée à l’Institut du Radium.
• 1918 : Diplôme d’ingénieur chimiste.
• 1909 : Naissance à Villemonble, en Seine-Saint-Denis.

A la fois rieuse et sérieuse, Sonia Cotelle, la spécialiste des préparations complexes de sources radioactives au laboratoire de Marie Curie, «montrait une ardeur et un dévouement toujours renouvelé dans son travail».
• 1945 : Décès à Paris des suites de manipulations de sources radioactives intenses.
• 1926 : Sonia Cotelle est nommée chimiste au Laboratoire Curie
• 1923-1932 : Sonia devient Sonia Cotelle et garde son nom de femme mariée après son divorce.
• 1918 : Obtention d’une licence ès science après trois certificats de chimie.
• 1896 : Naissance de Sonia Slobodkine en Pologne.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Germaine Pilorget

Diplômée d’une université mixte, polyglotte, professionnellement active jusqu’à 70 ans passés, Germaine Pilorget conseillera à sa petite-fille d’« avoir un métier et ne jamais être dépendante d’un homme ».

C’est à l’Université de Genève que Germaine Wiswald rencontre son futur mari Gaston Pilorget. Après leur diplôme, Gaston obtient un emploi de chimiste en France, dans une usine de vernis pour voiture à Gennevilliers. Germaine Pilorget écrit alors à Marie Curie, qui lui offre un poste de chargée des traitements chimiques. Elle travaille dans le laboratoire Curie de l’usine d’Armet de Lisle à Nogent-sur-Marne depuis cinq ans quand elle tombe malade, en 1930. Son médecin lui impose de s’éloigner des sources radioactives qu’elle raffine. En 1938, le couple retourne en Suisse. Après le décès de son mari, elle travaillera à l’Institut du Radium de Genève comme préparatrice des ampoules de radium nécessaires à la curiethérapie, jusqu’à ce que l’établissement ferme ses portes en 1962. Elle a alors 71 ans.

© Collection privée Le Fel

Alice Prebil

Alice Prebil s’est spécialisée aussi bien en physique chimie pure qu’en application de la radioactivité à la médecine. Grande voyageuse, et sportive, elle était « d’une grande fierté », « telle une héroïne de roman »*.

Alice Prebil ne passe que l’année 1937 au Laboratoire Curie, mais s’y lie d’une grande amitié avec Irène Joliot-Curie. De retour en Angleterre pour sa thèse, elle étudie les rayons bêta et travaille sur un sérum de thorium testé contre le cancer. Une fois mère, elle continuera ses recherches dans différents laboratoires du monde en accompagnant son mari diplomate dans toutes ses missions. En 1942, elle annonce la découverte de l’élément chimique 85, aujourd’hui appelé astate. En temps de guerre, des savants de différents pays, parfois ennemis, se mobilisent en vain pour renouveler l’expérience : on découvrira plus tard qu’il s’agit d’un isotope du polonium. Après le décès de son mari, Alice Leigh-Smith vivra dans une « ruine luxueuse » de Croatie, jusqu’à ce que son fils la ramène auprès de lui, sur la Côte d’Azur.
Texte : Emmanuelle Manck
*Marie-France Le Fel, 2013.

© Musée Curie (coll. ACJC)

Léonie Razet

Personnage clé du Laboratoire Curie, Léonie Razet remplira sa mission de secrétaire du Laboratoire Curie avec un dévouement et un sérieux exemplaires durant près de trente ans.

A la mort de son époux chimiste Jean-Pierre Razet, Léonie se retrouve financièrement démunie avec deux filles à charge. Marie Curie, qui travaillait régulièrement avec son mari, l’engage comme secrétaire. Sa tâche est immense, car les courriers abondent au laboratoire : demandes d’autographe, d’avis médicaux ou d’emploi, correspondance avec des scientifiques étrangers… Souvent, Léonie Razet répond directement aux lettres que Marie Curie n’a pas le temps de rédiger elle-même. Elle assurera sa mission avec la même assiduité lorsqu’André Debierne prendra la direction du Laboratoire Curie, puis auprès d’Irène Joliot-Curie. Jusqu’à ce qu’elle cesse ses fonctions en 1947. Sa disponibilité et son efficacité seront louées par tous.

© Alexandre Lescure / Institut Curie

Elizabeth Blackburn

Prix Nobel de médecine 2009, Elizabeth Blackburn mène depuis 35 ans des travaux pionniers sur le rôle protecteur des extrémités des chromosomes, les télomères, et les effets de leur dégradation sur le vieillissement des cellules.

« Dans le cadre d’une chaire internationale de recherche, je me rends régulièrement à l’Institut Curie pour échanger avec les chercheurs sur les liens entre l’activité des télomères et l’apparition des cancers. Le Centre de Recherche est un lieu très vivant, productif et de niveau scientifique qui abrite des personnalités marquantes. Les femmes y sont bien représentées à toutes les étapes d’une carrière scientifique et peuvent y accéder à des postes de direction. Quand j’ai lu la biographie* de Marie Curie étant enfant, elle est devenue mon ‘héroïne’. Elle m’a inspirée pour ma carrière future en me transmettant l’idée que devenir femme scientifique était une chose merveilleuse. J’ai également été impressionnée par Marie Curie la mère, que sa fille Eve évoque avec beaucoup d’affection. »
Interview : Emmanuelle Manck